La Chute

La Chute est un récit publié par Camus en 1956, dans une longue périoded’incertitude et de doute, peu de temps d’ailleurs avant qu’il ne reçoive le Prix Nobel.« J’ai vraiment cru pendant un an que je ne serais plus capable de rien » : voilà comment il résume cette période.

La première partie de la création  fut ainsi un travail d’adaptation qui a été de choisir dans cette œuvre ce qui représentait pour moi le sujet que je désirais partager avec les spectateurs. Ce fut surtout un travail de découpage et de reconstruction chronologique en gardant le texte de Camus comme il l’avait écrit.

Ce monologue, qui n’est pas une autobiographie, est celui d’un homme, Jean-Baptiste Clamence qui se laisse aller à la confidence, à la confession. Car en fait, il s’agit bien de cela, d’une confession publique d’un mystificateur prêt à mentir aux autres et à lui-même, pendant toute sa vie, pour arriver à ses fins. La scène s’ouvre sur un univers un peu désolé d’un bar, le Mexico-City, au cœur d’Amsterdam, dans lequel Clamence vient, jour après jour, à la recherche d’un interlocuteur potentiel. Il n’a qu’un but : chercher une façon d’échapper à la culpabilité qui le ronge, cette culpabilité qui est présente en germe en chacun de nous, mais qui envahit complètement notre héros. Le passé de Clamence a été celui d’un avocat défendant les nobles causes et les causes perdues dont la reconnaissance professionnelle lui permettait de nourrir son existence. Etre avocat lui permettait de vivre au-dessus des autres et ce fut la seule raison de vivre de cet homme dans la première partie de sa vie, sûr de lui, se convaincant d’être admiré detous. Un jour, un événement, réel ou non, lui a fait prendre conscience du regard desautres sur lui, du jugement que porte les autres sur sa personnalité alors que jusqu’alors il se sentait hors d’atteinte de tout jugement. Il se sent alors coupable d’avoir dans le passé failli à son devoir d’homme quand il n’a pas réagi à la détresse d’une femme qui allait sauter d’un pont à Paris.

Par cette confession, Clamence va tenter d’étendre sa propre culpabilité à tous et dedémontrer que le mensonge et la supercherie touche chacun de nous un peu, même si chez lui elle est présente dans la démesure. Ce sera pour lui la seule façond’accepter sa propre culpabilité. Cette confession, il la veut publique et répétée inlassablement, soir après soir, et dont on est prêt à croire en sa sincérité. Cette confession ne servira finalement qu’à charger le monde entier d’une culpabilité générale. Il se livre à une confession publique en se chargeant des fautes de l’humanité, mais c’est pour mieux pouvoir les renvoyer à l’interlocuteur, aux spectateurs, par un effet miroir. Clamence ne continuera d’utiliser les autres que pour masquer ses propres failles, en grand mystificateur dont on comprendra vraiment la façon de fonctionner à la fin de la pièce dans une dernière pirouette.

De nombreux passages, des chapitres entiers même, ont été supprimés pour des raisons de durée certes, mais aussi en raison de choix personnels que j’ai faits pourpartager cette œuvre avec les spectateurs et la rendre accessible à la scène théâtrale. J’en ai délibérément retiré les aspects mystiques et religieux. J’en ai gardé essentiellement le problématique  universel de la façon dont on peut gérer nos propres mises en échecs et notamment comment on vit avec une part très profonde de soi-même où le mensonge existe. Que voulons-nous vraiment montrer à l’extérieur, jusqu’où sommes-nous prêts à dévoiler nos faiblesses, à laisser des failles s’ouvrir pour rendre visible notre fragilité, comment se défendre contre ses sentiments que tout le monde peut ressentir et qu’on cache, plus ou moins consciemment. Clamence cristallise les excès et la démesure de tous ces sentiments.

Un autre intérêt de ce spectacle réside dans la forme qu’on lui a donnée dans la mise en scène. Il s’agit d’exposer la problématique d’un auteur face aux personnages qu’il a créés dans le but de masquer ses propres faiblesses et ses sentiments. Jusqu’où ces personnages vont-ils suivre le chemin qu’on leur a tracé et pour lequel ils ont été créés ? Et si ces personnages se révoltaient renvoyant leur auteur à leur réalité d’êtres humains devant assumer ses propos d’individu ? Si l’intrigue expose la problématique universelle de notre sentiment de culpabilité, quelle qu’elle soit à un moment ou un autre au cours de notre vie, la forme témoigne du lien universel existant entre un auteur et les personnages qu‘il a créés.

Voilà le sujet de ce spectacle ne montrant qu’un aspect de cette œuvre courte mais si riche de réflexions. J’espère que les purs camusiens ne m’en tiendront pas rigueur sachant bien qu’en 70 minutes de présence sur scène je ne pouvais garder la totalité de ce texte représentant plus 3 heures de lecture.